« La kinésithérapie :
une aide précieuse dans mon
évolution instrumentale »

Par Christophe Giovaninetti
Fondateur et premier violon du quatuor Ysaÿe (1984-1995)
Fondateur et premier violon du quatuor Élysée
Professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris

 

La couleur d’un son, un chant intérieur, la force des sentiments, des émotions,
ou plus généralement une vision de la vie, d’une culture : tout cela incite
le musicien à s’exprimer, à rechercher sa vérité propre, et à affirmer sa vision
de la beauté. Le transmettre avec une grande générosité d’expression nécessite
non seulement un investissement émotionnel, mental et intellectuel important,
mais aussi un engagement physique intense. Cette gymnastique de haute précision
nous contraint à mieux connaître la mécanique subtile et complexe qu’est
notre corps. La kinésithérapie, qui a fait des progrès considérables ces dernières
années, est une aide précieuse pour acquérir cette connaissance. Elle est, à mon
sens, incontournable pour l’apprentissage et la bonne évolution de l’instrumentiste.

À l’âge de huit ans, lorsque j’ai commencé à étudier le violon, mon corps s’est
façonné, s’est accordé à lui sans grande résistance. Peut-être l’insistance d’un son
intérieur rendait harmonieux le geste, et une complicité s’est créée entre nous.
À ce moment-là, maîtriser le violon et jouer correctement une pièce ne me
paraissait pas exiger une dépense d’énergie significative. Mais plus je progressais,
plus j’observais combien le corps était mis à l’épreuve, notamment pour assumer
un programme entier d’une heure et demie.
Plus tard, devant assurer jusqu’à quatre-vingt dix concerts par an, j’ai compris
que le corps pouvait garder des séquelles de fatigue qui se résorbent de plus
en plus difficilement en avançant en âge.


J’ai été amené à consulter des kinésithérapeutes spécialistes des musiciens,
après avoir eu des tendinites à répétition. Leur rôle a été pour moi tout à fait
essentiel : ils m’ont aidé à guérir des tensions accumulées après des concerts
ou des tournées éprouvantes, mais m’ont aussi permis grâce à un travail
plus structurel, de rétablir un dos sous-employé et pas assez musclé ; un facteur
qui favorise les tendinites des bras ou des mains. Grâce à eux, j’ai appris
à comprendre les réactions musculaires, et à prévenir les problèmes.
C’est-à-dire à « bien vieillir » avec mon instrument, mais aussi à continuer
à progresser et à ne plus être à la merci de ces états souvent incompréhensibles
où « on n’est pas en forme ». Bien sûr cette pratique doit se faire dans
le prolongement du travail de musicien. Le son, et l’image que l’on en a avant
de l’émettre doivent le plus souvent guider notre geste et notre position
sur l’instrument. Un travail purement médical peut être très utile, voire parfois
indispensable, mais il doit être relié le plus vite possible aux nécessités
de l’instrument et de l’expression musicale.

Avec l’expérience on arrive à déceler à temps les fatigues avant qu’elles
ne dégénèrent en traumatismes. Apprendre à adapter son travail quotidien
pour supprimer ces tensions est essentiel. Une question complexe dans la mesure
où l’obsession de la détente peut, elle aussi, engendrer de sérieux problèmes.
En effet, la confusion entre détente et relâchement est dangereuse.
Une détente sans tonicité n’a pas grande valeur. Il faut donc parvenir
à cet équilibre subtil entre tonicité et détente, ou mieux encore, trouver
la tonicité dans la détente.

Le corps dans son intégralité (avec bien sûr en tout premier lieu le dos),
est engagé dans cexe tonicité : une fois cela compris, les problèmes de la tenue
à l’instrument deviennent presque accessoires. Ils relèvent alors davantage
d’une connaissance que l’on pourrait qualifier de professionnelle et technique.
Nous avons tous été surpris de voir jouer des musiciens autodidactes
(souvent tziganes ou jazzmen), avec une virtuosité éblouissante et une posture
peu orthodoxe. Chez un enfant surdoué bien guidé par un professeur, la tenue
viendra se mettre en place d’elle-même, parce que l’énergie de tout son corps est
parfaitement dirigée. Ainsi, ayant eu la préoccupation de développer un aspect
plus virtuose et plus solide dans mon jeu, notamment en affinant ma tenue
au violon, j’ai compris avec l’expérience, que celle-ci était un élément important,
mais uniquement à condition d’être prise dans un contexte global. Mieux contrôler
son tempérament pour ne pas avoir de mouvements excessifs du corps,
permet aussi de consolider une structure et un équilibre musculaire. Ils sont
indispensables à une meilleure projection du son et de l’expression musicale.

 

Joindre l'éditeur